Forum international du tourisme solidaire et du développement durable
Le tourisme solidaire, une niche à explorer
- De notre envoyé spécial à Djerba-Zarzis - Tunisie / R. Abdessemed -

Croissance. Le tourisme est un moteur essentiel de la croissance mondiale : 1,2 milliard de touristes internationaux, 220 millions d'emplois. Pour nombre de pays du Sud, l’activité du tourisme représente un gisement important d'emplois et un moyen efficace d'amélioration du niveau de vie de beaucoup de populations, notamment rurales. Néanmoins, le revers de la médaille, c'est que les entreprises du Nord accaparent l'essentiel de la manne touristique, les postes de travail sont le plus souvent précaires et mal payés.

Le tourisme de masse globalisé, concentré et capitaliste provoque de lourds dégâts environnementaux et sociaux, avec, dans trop de cas que l'on connaît, mendicité, drogue, prostitution, etc. Cependant, un autre modèle de tourisme existe. Il s'agit d'un tourisme de territoire capable de valoriser les potentialités et les ressources locales, un tourisme maîtrisé par les populations et à leur profit. Diffus, fondé davantage sur le capital social que sur celui des finances, ce type de tourisme est constitué d'un maillage de petits établissements, de gîtes, d'auberges, d’hôtels, de maisons d’hôtes, d'activités environnementales, sportives et culturelles. Ce tourisme valorise à coup sûr les ressources naturelles et le patrimoine. Il valorise les produits du terroir fabriqués par les artisans et les agriculteurs locaux et que le touriste peut trouver dans les commerces. Ce modèle n'a rien d'utopique. En d'autres termes, c’est le tourisme des 4 R (responsabilité équitable de l'argent du tourisme, responsabilité du voyageur, celle de l'hôte et celle de l'intermédiaire, respect de l'environnement et du patrimoine et enfin rencontre avec l’autre).

En fait, il est question d'un tourisme où l'on prend le temps d'échanger, le temps de comprendre, le temps de s’apprécier. Du reste, promouvoir ces formes alternatives de tourisme et en faciliter le développement est le but primordial recherché par l'organisation du 7ème Forum international du tourisme solidaire et du développement durable (FITSM) de Tunisie qui s'est déroulé du 24 au 26 mai 2017 dans le cadre paradisiaque de la station balnéaire de Djerba-Zarzis. Coïncidant avec l’événement de l'année internationale du tourisme durable pour le développement (2017), ce FITSM de Tunisie a été consacré à l’explication de «la contribution du tourisme alternatif au développement des territoires fragiles de la Méditerranée et d’Afrique». 

Les défis du développement durable et des opportunités du tourisme alternatif
Dans une conférence d’ouverture introductive relative aux enjeux généraux de cette rencontre internationale des acteurs du tourisme, le coordinateur général du FITSM, Jean-M. Collombon, a tracé les lignes directrices relatives aux défis du développement durable et des opportunités du tourisme alternatif. Il dira en substance : «En ce début du XXIe siècle, l’humanité affronte des défis majeurs et croissants : le défi du changement climatique dont tous les indicateurs sont au rouge, le défi de la croissance démographique et de l’explosion urbaine, le défi des inégalités de plus en plus inacceptables pour des peuples mieux informés, car mieux connectés, les défis de la pénurie d’eau, de la dégradation des sols et de l’érosion de la biodiversité, le défi des migrations dues aux guerres et à la misère, le défi du terrorisme et de l’extrémisme. 

Dans ce monde instable, jamais la biosphère n’a été aussi agressée, jamais la civilisation humaine n’a été aussi menacée. L’Afrique de demain et ses 4 milliards d’habitants, dont une immense majorité dans la misère, la Méditerranée, traversée par les touristes Nord-Sud en avion et les migrants Sud-Nord en canots pneumatiques, vont, plus que tout autre espace, devoir affronter ces défis». 

Mise en oeuvre du «pescatourisme» au niveau du Parc national de Taza (Algérie)
La conférence de la responsable algérienne Lylia Wassila Bedouhene, directrice du Parc national de Taza (Algérie), est très intéressante à plusieurs degrés puisqu’elle prend en charge la responsabilité des aires marines protégées. Intitulée «Mise en oeuvre du «pescatourisme» - tourisme avec les pêcheurs artisanaux - dans le cadre du projet SEA-Med du Parc national de Taza», le projet est né en Italie, il y a plus de 20 ans, à l’initiative des coopératives de pêche artisanale de la Legapesca.

Le pescatourisme a essaimé vers la Côte d’Azur française à partir de 2007 avec l’association française Marco Polo Echanger Autrement (MPEA). Puis, MPEA a contribué à l’essaimage de la démarche vers les pays du sud de la Méditerranée, dont l’Algérie. Parmi les recommandations du premier projet Med PAN Sud du Parc national de Taza, en collaboration avec le WWF pour la création et le zonage de la future aire marine protégée adjacente au PNT, figurait le développement des activités éco-touristiques génératrices de revenus pour les populations locales. Pour cela, le second projet de partenariat SEA-Med vise à renforcer ces actions à travers la rédaction d’un plan de gestion durable du tourisme, développé en impliquant les administrations locales et les secteurs économiques (tourisme, pêche…) ainsi que la population.

Il s’agit de mettre en oeuvre une gestion intégrée de la zone côtière et le développement et la promotion de l’écotourisme et des initiatives de pêche durable au profit de l’économie locale, en diversifiant l’offre touristique et en réduisant l’impact sur l’environnement. Le projet prévoit, en conséquence, le lancement d’un projet pilote de «pescatourisme» : les pêcheurs professionnels locaux ont été formés et sensibilisés afin de limiter l’effort de pêche tout en favorisant des formes durables de pêche artisanale. Les touristes seront accompagnés par les pêcheurs aux sorties de pêche. La réussite a été l’adoption d’une réglementation nationale algérienne spécifique par la promulgation du décret exécutif du 27 juillet 2016 fixant les conditions et les modalités d’exercice des activités de transport maritime et déclarant le pescatourisme comme une nouvelle activité alternative à la pêche.

Le changement climatique est un problème majeur pour la viabilité à long terme du tourisme
Dans le volet tourisme et changement climatique en Méditerranée et en Afrique, Latifa Hénia, qui est climatologue de formation et professeur émérite à l’Université de Tunis (Tunisie), a expliqué que le changement climatique est un problème majeur pour la viabilité à long terme du tourisme. Il affectera ses ressources climatiques et non climatiques.

Le tourisme contribue, de son côté, aux causes du changement climatique, ce qui en retour affectera les flux touristiques. Le tourisme méditerranéen est très ancien. Cet espace constitue aujourd’hui encore la première destination touristique du monde. Le niveau du confort de son climat, la beauté des plages et des paysages naturels en sont des facteurs importants. En Afrique, le tourisme est une industrie en pleine expansion. La faune, la flore, les paysages aquatiques et forestiers (des réactifs du climat) sont parmi les fondements du secteur. 

L’activité touristique dans cet espace est donc fortement dépendante du climat. Ceci à côté de l’intensité du changement climatique prévu pour cette région du monde et l’importance socioéconomique qu’y revêt le secteur (20% voire 30% du PIB national dans certains pays de l’Afrique) permet de comprendre la forte vulnérabilité du tourisme au changement climatique dans cet espace et par la suite l’ampleur des impacts prévus. En fait, le changement climatique ici n’est pas un phénomène qui se produira dans un avenir lointain. Des menaces de non-durabilité de l’activité sont déjà à l’oeuvre : des plages qui se dégradent et disparaissent même sur le pourtour de la Méditerranée (en Tunisie et ailleurs), des villes menacées par la montée des eaux (Saint-Louis, Venise…), des lacs, dont les écosystèmes attirent les touristes, souffrent déjà d’un apport d’eau insuffisant (lac Nakuru au Kenya…), la désertification qui progresse sur les marges du Sahara, le raccourcissement de la saison de sports d’hiver dans certains lieux de villégiature en montagne méditerranéenne, des signes perceptibles de modification des flux touristiques qui s’annoncent déjà…

Ni le tourisme de masse ni le tourisme alternatif dans les pays riches comme dans les pays pauvres ne vont échapper aux effets du changement climatique. Mais, c’est la capacité d’adaptation qui va faire la différence. Aussi, dans ce contexte d’un climat fortement changeant, faut-il réinventer l’activité touristique et oeuvrer pour la durabilité du secteur ; «tourisme durable» veut dire ici un processus d’amélioration et d’adaptation permanent.

M. Gilles Béville, président de l’Association de tourisme équitable et solidaire (ATES France), a, quant à lui, traité les enjeux économiques, sociaux et culturels des politiques de développement d’un tourisme responsable et solidaire. Le tourisme équitable et solidaire, en s’appuyant sur les principes du commerce équitable, s’emploie à favoriser un développement local intégré des territoires visités, qui sont, dans la majorité des cas, des territoires ne bénéficiant pas des retombées du tourisme classique. Le financement d’un fonds de développement prélevé sur le prix du séjour permet de faire largement bénéficier la population de l’activité touristique, même à ceux qui ne travaillent pas directement dans l’accueil des voyageurs. Sommes-nous aujourd’hui en capacité de pouvoir vérifier le bien-fondé de ces déclarations ? L’objet de cette présentation est de faire un rapide bilan des impacts qu’il est à ce jour possible de démontrer dans différentes parties du monde où ces formes de tourisme se sont développées depuis bientôt deux décennies, voire plus dans certains cas.

La présentation tentera, par ailleurs, d’identifier les contraintes rencontrées et les perspectives souhaitées afin de faire du tourisme équitable et solidaire un réel facteur de développement durable des territoires concernés. 

Les expériences des uns et des autres…
Au chapitre des tables rondes qui ont été animées par un panel d'experts internationaux, il a été question de débattre de plusieurs thématiques liées aux expériences des uns et des autres, chacun dans son domaine d'activité et sa spécialité, traitant des initiatives locales, du tourisme domestique, des démarches novatrices et du rôle de la coopération internationale dans le développement d'un tourisme de territoire. 

Un plan international d'action en faveur du tourisme alternatif
En s'appuyant sur l'ensemble des conférences, des interventions et des débats, mais aussi sur les observations et les conclusions des ateliers de terrain, les participants ont cherché à formuler des propositions et des recommandations très concrètes pour aider au développement du tourisme alternatif sur l'ensemble des régions marginalisées de la Méditerranée et d'Afrique. 

En fin de parcours, ces recommandations serviront de base à la déclaration finale pour un plan international d'action en faveur du tourisme alternatif en Méditerranée et en Afrique. Aussi, elles ont été adressées aux différents gouvernements nationaux, aux organisations internationales et aux médias. 

Déclaration finale
Pour un tourisme alternatif, responsable et solidaire

Rappelons
- que le tourisme alternatif, responsable et solidaire est un tourisme local, fortement ancré dans les territoires, maîtrisé par les populations et à leur profit, capable de créer des emplois pérennes, de valoriser les produits locaux et de générer des revenus pour les plus démunis, un tourisme respectueux de l’environnement comme des patrimoines naturels et culturels ;
- que ce tourisme, fondé sur les valeurs de partage, d’échange et de solidarité, met l’être humain, plutôt que l’argent, au coeur du processus de développement ;
- que l’année 2017 a été déclarée «Année internationale du tourisme durable pour le développement» par l’Assemblée générale des Nations unies. 

Faisons le constat
- que le tourisme représente un secteur majeur pour l’économie des pays de la Méditerranée et d’Afrique et qu’il exerce une très forte pression sur les équilibres naturels et humains des pays concernés ;
- que les disparités territoriales que connaissent bon nombre de pays entre un littoral où se concentrent l'activité touristique et des territoires ruraux plus ou moins délaissés, peuvent être à l'origine d'un renforcement des inégalités, sources de fortes tensions ;
- que les gouvernements nationaux négligent le grand potentiel de développement que représente le tourisme des arrière-pays, un tourisme rural, alternatif, responsable et solidaire, qui crée des emplois locaux, valorise les ressources naturelles et conserve le patrimoine. 

Demandons, en conséquence
- que les gouvernements nationaux et tout particulièrement le gouvernement tunisien intègrent dans leur politique et leur stratégie de développement touristique l’option d’un tourisme alternatif, responsable et solidaire comme une alternative vitale pour les populations locales ;
- que les gouvernements mobilisent, avec l’appui des institutions concernées, des moyens techniques et financiers significatifs pour aider au développement du tourisme de territoire. Nous, experts et consultants, scientifiques et praticiens de terrain, voyagistes et journalistes, élus locaux et fonctionnaires, responsables associatifs et prestataires de tourisme.
- adoptons la présente «Déclaration de Tataouine».
- et demandons aux gouvernements des pays de la Méditerranée et d’Afrique, et plus particulièrement au gouvernement tunisien, ainsi qu’aux divers acteurs concernés d’en assurer, avec l’appui de l’Organisation mondiale du tourisme, des gouvernements amis et des institutions, la mise en oeuvre, en prenant en considération ;
- d’une part, les «recommandations pour le développement du tourisme responsable et solidaire pour la Méditerranée et l’Afrique» ;
- d’autre part, les «propositions pour le développement du tourisme alternatif, responsable et solidaire des gouvernorats du sud de la Tunisie et plus particulièrement du gouvernorat de Tataouine».

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