Yazid Benmouhoub, Directeur Général de la Bourse d'Alger : «Nous offrons la garantie de pérennité de l’entreprise»

En identifiant Biopharm parmi les 350 sociétés africaines performantes et à forte croissance en Afrique, le Directeur Général de la Bourse de Londres a souligné que ce genre d’entreprises privées sont en train de devenir la force motrice des économies africaines pour développer des compétences, créer des emplois de qualité et stimuler la croissance économique de leur pays. Mais au-delà de cette distinction très méritée, Biopharm est aussi un exemple qui peut faire des émules parmi les entreprises algériennes qui n’ont pas encore intégré la Bourse d’Alger.

Dans cet entretien que nous a accordé Yazid Benmouhoub, Directeur Général de la Bourse d'Alger, ce dernier revient sur les avantages que peut offrir la Bourse d’Alger aux entreprises pour améliorer leur image et pourquoi pas suivre la voie de Biopharm qui est déjà coté en Bourse depuis le 20 avril 2016. L’introduction des titres de capital de Biopharm Spa au niveau de la cote officielle de la Bourse d’Alger vient ainsi porter le nombre de titres de capital cotés à cinq et le niveau de la capitalisation boursière à plus de 45 milliards de dinars algériens.

L’ACTUEL : Pour entamer notre entretien, nous vous demanderons de bien vouloir nous faire une brève présentation de la Bourse d'Alger de sa création à ce jour ?

Yazid Benmouhoub : D'abord, je vous remercie pour l'intérêt que vous portez aux activités de la Bourse d'Alger, et cela nous réjouit énormément. Pour répondre à votre première question concernant l'historique de la création de la Bourse d'Alger, cette dernière a été créée dans les années 1990, puisque les textes remontent à cette période, mais la structure proprement dite a été créée en 1997. Aussi, il faut préciser qu'à cette époque, le contexte était quand même assez particulier, étant donné que nous étions dans le sillage des débuts des réformes économiques du pays et surtout parce que nous subissions un climat socioéconomique très difficile.

Toutefois, l'objectif de ce moment était de trouver d'autres alternatives et donner aux entreprises un autre moyen de financement de l'économie nationale. Néanmoins, pour ce faire, les conditions Bourse n'étaient pas réunies ; autrement dit, elles ne permettaient pas l'émergence d'une Bourse au vrai sens du terme, à l'image de celles qui existent à travers le monde.

Dans le but d’éclairer nos lecteurs sur le fonctionnement de la Bourse d’Alger, comment se présente le schéma général de cette institution ?

Il faut savoir que la Bourse est structurée en trois institutions. Premièrement, nous avons l'autorité du marché ou ce qu'on appelle la Cosob. Ensuite, nous avons la Société de gestion de la Bourse des valeurs (Bourse d'Alger). Et enfin, Algérie Clearing, qui a vu le jour en 2000. En fait, il a deux rôles, celui de dépositaire central des titres, autrement dit le coffre-fort de la Bourse, mais en même temps il sert à dénouer les transactions réalisées au niveau de la Bourse et de gré à gré ; assurer la conservation des titres ; assurer les mouvements des titres d’un compte à un autre ; administrer les titres pour permettre aux intervenants agréés d’exercer leurs droits y afférents (paiement des intérêts et des dividendes) ; prendre en charge la codification légale des titres ; publier les informations relatives au marché ; et dématérialiser les titres des sociétés cotées. Pour revenir à votre question, je dirai que le fonctionnement de la Bourse repose sur les marchés. Ainsi, nous avons au jour d'aujourd'hui quatre marchés, avec deux grands volets en fait, l’un concerne le financement par l'ouverture du capital et l'autre qui est celui du marché dédié à l'endettement des entreprises, mais également de l'Etat et de ses démembrements.

Dans ce cas, nous avons deux façons de se financer : soit à travers l'ouverture de son capital, soit à travers l'émission d'obligations d'Etat ou d'entreprises publiques ou privées qui émettent des obligations, comme c'est le cas de la SPA Dahli, Sonelgaz, Air Algérie, Sonatrach qui ont fait des émissions obligataires et obtenu le financement de leurs activités. Pour le marché du capital, nous l'avons scindé en deux segments : il y a le marché qui s'occupe des grandes entreprises, celles dont le capital dépasse les 500 millions de dinars, lequel a été réformé en 2012 pour l'ouvrir aux PME/PMI, ce qui a permis à ce dernier de se financer par la Bourse parce que les pouvoirs publics font un énorme travail pour tenter de faire émerger le secteur de la PME/PMI, sachant que parfois elles ont des difficultés pour accéder aux crédits bancaires. C’est pourquoi, nous leur offrons l'opportunité de se financer au niveau de notre institution et par-là augmenter leur capital afin d'être par la suite bancables et donc crédibles auprès de leurs banques.

L’autre volet, c’est le marché de l’endettement qui est destiné aux institutionnels, c'est-à-dire relevant de l’Etat, qui s'appelle dans notre jargon le marché obligataire, c'est l'émission des obligations du Trésor. A la date d'aujourd'hui, nous avons sur le marché des titres de capital, cinq titres cotés, qui sont : le groupe Saidal activant dans le secteur pharmaceutique ; l'EGH El-Aurassi activant dans le secteur du tourisme ; Alliance Assurances activant dans le secteur des assurances ; NCA Rouiba activant dans le secteur agroalimentaire ; et Biopharm activant dans le secteur pharmaceutique. 

Pour le marché de la PME/PMI, nous allons enregistrer avant la fin de cette année l'entrée en Bourse de la première PME qui est AOM Invest, une société algérienne spécialisée dans les études, le développement et l’exploitation des projets touristiques de type thermal. Sur le marché obligataire, nous avons toujours les obligations du Trésor qui représentent quelque chose comme 400 milliards DA d’encours.

Dans le même ordre d'idée, le nombre d'échecs pour la souscription en Bourse des sociétés est-il important ?

Il faut dire qu'à travers le monde, une opération d'introduction en Bourse ne se solde pas automatiquement par un succès, cela il faut bien le comprendre. Du reste, il y a un processus qu'il faut respecter, il y a des standards, une communication à établir dans ce cadre, notamment de la part de l'entreprise.

Spécialement pour la Bourse d'Alger, concernant les entreprises qui sont listées actuellement, depuis la création, toutes les entrées en Bourse se sont soldées par un succès, à l'exception de la dernière en date, la Société des ciments d'Aïn El-Kebira (SCAEK), qui, faut-il le préciser, fait partie des sociétés publiques pour lesquelles le Conseil des participations de l'Etat (CPE) a donné son accord fin 2013 pour une introduction en Bourse avec toute la procédure de constitution du dossier puis du visa de la Cosob. Malheureusement, après lancement de l'opération, celle-ci n'a pas abouti.

Certains observateurs de la scène financière en Algérie estiment que les entreprises qui jouissent généralement d'une bonne santé financière évitent d'intégrer la Bourse de peur d'avoir à respecter les obligations de rigueur et de transparence financière imposées par votre institution ; quel est votre commentaire ? En règle générale, la Bourse s'adresse beaucoup plus aux sociétés ayant un statut de type privé, car il est connu dans le monde que c’est lui qui dynamise en particulier la Bourse. En Algérie, la majorité des entreprises que nous connaissons sont d’origine familiale, et par essence, nous savons que ce genre de sociétés sont réticentes à l'ouverture du capital. Elles voient toujours d'un mauvais oeil l'arrivée d'actionnaires étrangers dans la famille. D’ailleurs, c'est l'un des freins qui peut bloquer toute tentative d’introduction en Bourse. Pourquoi cette phobie de la Bourse ? La raison est simple, elle ne veut pas divulguer certaines informations. Arrêtons-nous un moment à l'histoire de la transparence. En effet, il faut rappeler qu'actuellement, les entreprises sont dans l'obligation de rééditer leurs comptes sociaux à la faveur des nouvelles dispositions du code de commerce, qui demeure une forme de transparence. Donc, les éléments que nous demandons aux éventuelles entreprises qui souhaiteraient adhérer à la Bourse d'Alger ne sont pas différents de ceux exigés par le code en question. En parallèle, nous demandons à celles-ci d’informer régulièrement le marché de toutes informations qui seraient susceptibles de l’intéresser, car cela va influer sur le coût, soit à la hausse soit à la baisse, en fonction des informations que les investisseurs vont avoir.

Ceci peut également être un frein, dans la mesure où certaines entreprises ne sont pas suffisamment structurées dans leur mode de gestion de leurs affaires de manière à affronter le marché comme il se doit. Sur un autre chapitre, lorsqu’il s'agit de prendre une décision aussi importante que celle d'ouvrir le capital de la société, c'est souvent le fondateur qui a le dernier mot, alors que dans une entreprise, c'est une personne morale qui a des organes de direction, un conseil d'administration, où chacun à un rôle à jouer dans la prise d'une telle décision. Pour notre part, nous assurons à ces patrons que s'ils venaient en Bourse, ils gagneraient, d’une, une amélioration de leur gouvernance, puisque le marché est de nos jours très exigeant, et de deux, ce sont des entreprises familiales, à un moment ou un autre, il faut que le chef passe la main à sa progéniture.

Vous savez, il existe actuellement bon nombre d'entreprises privées qui sont pratiquement en arrêt d'activité, pour ne pas dire en voie de disparition, du fait que le fondateur s'est retiré et que les héritiers ont voulu prendre leurs parts. Si ces entreprises étaient cotées en Bourse, le problème que nous venons de citer est directement pris en charge par la Bourse. Nous affirmons que la pérennité de l’entreprise est tout à fait garantie chez nous. Nous leur (héritiers) épargnerons toutes les tracasseries relatives aux procédures, surtout de justice, qu’ils auront à subir, sans parler de la perte de temps que cela va occasionner.

Notre but est de faire passer le message et d'expliquer les avantages qu'offre notre institution, à l'image de la levée de fonds, et non pas un endettement, de l'amélioration de la gouvernance des entreprises, la garantie de la pérennité de l'entreprise, et en plus nous donnons une image totalement différente vis-à-vis des partenaires de cette entreprise, surtout à l'international, sachant que la nouvelle politique des décideurs algériens favorise les exportations hors hydrocarbures.

Preuve en est, les opérateurs étrangers sont très regardants sur ces aspects d'adhésion ou non à la Bourse. Cela coule de source, quand une société est cotée, sa valeur est supérieure à une autre qui ne l'est pas. Donc, elle gagne en crédibilité et nous profitons de cette opportunité pour lancer un appel par le truchement de votre média pour demander aux grands noms de la scène économique nationale de nous rejoindre, nous faisons référence ici à Cevital, Condor, au groupe Benamor et autres, sinon il faut leur laisser le temps afin qu'ils s'approprient tous ces éléments positifs et nous sommes présents pour les accompagner dans toutes leurs démarches. Mais, dans tout cela, il est nécessaire d'arriver à un changement de mentalités, pour le moins graduel.

Pensez-vous que les moyens de communication de votre institution sont suffisants pour accomplir sa mission de sensibilisation envers les entreprises ?

Nous sommes actuellement dans une phase où la communication occupe une place de choix dans notre stratégie de travail. Nous mettons en oeuvre un programme de séminaires, de rencontres à travers tout le territoire national en collaboration avec les associations patronales, les chambres de commerce et d'industrie, voire le secteur de la recherche. Je vous avoue que nous gérons notre budget dans la contrainte. Du coup, nous faisons beaucoup d'efforts pour rationnaliser nos dépenses, car nous sommes déficitaires pratiquement depuis le démarrage des activités de la Bourse. Ces dernières années, Dieu merci, nous commençons à percevoir les premiers résultats de ce travail de communication, et les débats qui se font sur la Bourse sont là pour témoigner de l'importance. Que ce soit de la bonne ou de la mauvaise manière, une communication a été engagée. L’essentiel est qu'on commence à s'intéresser à la Bourse. Nous faisons aussi de la formation, nous avons signé des conventions avec des organismes nationaux et internationaux.

On parle d'un ambitieux programme de dynamisation et de relance des activités de la Bourse d'Alger, puisqu’il est prévu l'organisation au courant de ce mois de septembre d’un séminaire pour étudier la redynamisation de la Bourse d’Alger ; qu’en est-il exactement ?

Dans ce cadre, il s’agit de reprendre un programme de formation destiné aux directeurs des chambres de commerce et d'industrie au niveau national, dont un responsable a déjà bénéficié d'une formation. Nous considérons que les chambres de commerce sont un partenaire très important dans la mesure où elles connaissent parfaitement leur population d'opérateurs économiques au niveau local et elles sont un relais dans toutes les régions d'Algérie. En tant que formateur, nous leur fournissons toutes les données concernant le fonctionnement de la Bourse pour qu'à leur tour elles les transmettent aux responsables des entreprises locales, tout en leur expliquant les avantages de l'introduction en Bourse, le processus, etc. Par ailleurs, les cadres de la Bourse d'Alger ont toujours répondu aux demandes des chambres de commerce et d'industrie dans ce sens.

Dans le domaine de la coopération internationale, peut-on connaître les pays avec lesquels vous avez signé des conventions pour un échange mutuel d’expériences ?

En fait, nous avons signé quatre conventions internationales avec des Bourses étrangères : Euronext (Paris), la Bourse de Tunis, la Bourse égyptienne, et la dernière est la Bourse d'Arabie Saoudite. L’important pour nous est de comprendre comment ces dernières organisent leur planning de travail et évoluent de façon à tirer profit de leurs méthodes de travail. Dans le cas de notre relation avec la Bourse d'Arabie Saoudite, il est question d'approfondir les aspects qui traitent de la religion, étant donné que nous sommes avant tout un pays musulman. D’autre part, nous organisons des rencontres.

Le mot de la fin…

Force est de constater que la Bourse n'a pas joué son rôle jusqu'à présent comme il se doit pour des considérations que j'ai déjà évoquées plus haut. En premier lieu, il y a un manque flagrant de culture boursière, les conditions nécessaires au bon fonctionnement des activités n'étaient pas réunies. Il faut aussi savoir que la Bourse a souffert de l'effet d'éviction, parce que depuis 2000, le pays a connu une embellie financière extraordinaire, ce qui a profité aux entreprises pour disposer de crédits et de la bonification des taux d'intérêt, par exemple. Ce qui a conduit ces dernières à se diriger de facto vers les banques et non pas vers la Bourse. Par contre, ce n'est plus le cas actuellement.

Les autorités publiques disent clairement que le Trésor n'a plus les moyens d'assurer le financement, comme il l'a fait jusqu'à présent. D’où la réforme de la loi sur la monnaie et le crédit. Parallèlement, la liquidité bancaire a baissé de manière drastique. Pour rappel, entre 2014 et 2016, nous avons connu une baisse de 64%, ce qui n'est pas rien, donc c'est autant de crédit qui n'ira pas au financement des entreprises. Ce manque de liquidités peut trouver comme alternative la Bourse qui les finance et augmente leur capital. Cela donne une autre vision de la Bourse et c'est bien pour l'économie algérienne en fin de compte.

La Bourse est la vitrine de l'économie partout dans le monde. Je ne vous cache pas qu’on est quelque part frustré de savoir que nos voisins tunisiens tournent autour de 10 à 12 milliards de dollars de capitalisation, Casablanca à 60 à 70 milliards de dollars, par contre, notre Bourse n'a même pas atteint le milliard de dollars. Le comble dans tout cela, c'est que nous avons les capacités de dépasser ces montants. Enfin, avant de conclure cet entretien, je suis persuadé et j'ai bon espoir que les choses vont s'améliorer à l'avenir.

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