L'architecte Leïla Hamroun-Yazid à L'ACTUEL : « Préserver l'Histoire des communautés pour les générations futures »

Patrimoine. L'architecte algérienne Leïla Hamroun-Yazid est l'initiatrice de la pratique Past Forward Architecture qui vise à promouvoir les stratégies de préservation des monuments et sites patrimoniaux. Elle s'est vue décerner le certificat de reconnaissance de la SOFC, à la faveur d'une cérémonie organisée à New York à l'occasion de la célébration de la Journée internationale de la femme (2019), à laquelle ont pris part les représentants du corps diplomatique et consulaire et les autorités du pays hôte. Entretien avec cette « experte » éminente dans sa spécialité.

L’ACTUEL : Vous venez, récemment, d'être distinguée par la Société des Consuls généraux à New York pour vos importantes contributions dans le domaine de l'architecture écologique et durable. Peut-on connaître vos impressions suite à cette illustre reconnaissance ?

Leïla Hamroun-Yazid : Une profonde gratitude pour le soutien de tous ceux qui ont façonné mon cheminement personnel et professionnel depuis mon enfance à Blida et mon passage à l'Ecole polytechnique d' architecture et d'urbanisme d'El-Harrach, jusqu'à mon parcours récent aux Etats-Unis. Une fierté de la reconnaissance du parcours d'une Algérienne dans un forum international et humilité d'être en compagnie de collègues d'envergure qui ont chacune marqué de manière distincte leur profession et leur communauté.

Qu'en est-il exactement du certificat de reconnaissance de la SOFC ?

Depuis 2011, la SOFC célèbre la Journée internationale de la femme en reconnaissant les réalisations exceptionnelles de candidates et leurs réussites au sein de leur communauté. La Journée internationale de la femme 2019 a eu pour thème : « Penser équitablement, bâtir intelligemment, innover pour le changement », avec une thématique particulière concernant les domaines de la science, la technologie, l'ingénierie, les mathématiques et le design où les femmes restent sous-représentées.

Dans ce contexte, le certificat de la SOFC reconnaît I ' excellence professionnelle, mais aussi des approches novatrices et intégrées, capables de rompre avec le statu quo, particulièrement en matière d'autonomisation et de responsabilisation des communautés, favorisant ainsi une transformation structurelle positive de la société.

Cette thématique a une résonance particulière pour moi. En tant qu'architecte spécialisée dans le patrimoine historique, ma passion va bien au-delà du tissu urbain et des structures physiques sur lesquels j 'interviens. Le but réel est de percevoir, interpréter et préserver pour les générations futures l'histoire des communautés qui sont l'âme et le pouls de ce patrimoine. Soutenir et encourager l'autonomisation et la responsabilisation de ces communautés, souvent défavorisées, à prendre possession de ce patrimoine et devenir partie prenante dans leur avenir est un des éléments clefs d'une intervention réussie. Souvent, on se concentre sur le bâti au détriment de la composante humaine, or sans la communauté, quelle est la réelle valeur d'un assemblage de matériaux, quelles que soient l'architecture sublime, la dextérité technique ou la rareté du témoignage ? Il y a de nombreux exemples de monuments uniques, bâtiments exquis, quartiers inchangés par les siècles.

Tous méritent notre attention et nos investissements, mais pas au détriment des communautés qui les ont accompagnés, transformés, ou qui se sont recréés autour d'eux. Cette composante n'est pas aussi tangible et se trouve parfois sacrifiée sur l'autel de l'exigence, notamment lorsque quartiers ou bâtiments rénovés se réinventent dans un contexte de gentrification qui exclut les compagnons de route de longue date moins favorisés. La solution n'est, certes, pas facile car il faut concilier les aspects techniques, financiers, juridiques et administratifs qui étayent les interventions sur le bâti ancien. Mais toute intervention authentique et durable se doit d'être inclusive.

On connaît l'architecte Leïla Hamroun-Yazid pour ses intenses implications dans les spécialités de la résilience urbaine, l'architecture écologique et durable et la promotion des stratégies de préservation des monuments et sites du patrimoine, entre autres ; qu'en est-il de l'état des lieux de ces catégories de bâti (monuments et sites du patrimoine) en Algérie ?

Il est difficile d'offrir une opinion sur des situations locales spécifiques sans avoir fait diligence d'observation, car il faut se méfier des idées préconçues basées sur un contexte vastement différent sur les plans économique, sociologique, politique et historique. Ce qui est indéniable, c'est que l'Algérie dispose d'un patrimoine incroyablement riche du fait de sa profondeur, sa diversité, sa signification historique et ses défis techniques.

Les monuments et sites reflètent une continuité historique, avec ses succès, ses difficultés, ses périodes d'épanouissement et ses périodes de déchirures. L'Algérie d'aujourd'hui n'est pas un seul de ces éléments, ou une époque idyllique, c'est le triomphe d'une identité qui s'est forgée par les rencontres, les conflits et les multiples cultures qui ont occupé le terrain et érigé un environnement physique qui unit toutes ces facettes dans un cadre bâti hétérogène et complexe, mais néanmoins indéniablement et uniquement algérien. Il y a des champions passionnés pour certaines de ces facettes — des ruines de la Rome antique à nos Casbahs, du Mzab aux merveilleuses peintures rupestres et du Sahara à tous les centres historiques urbains ou ruraux de la Méditerranée. Il y a également l'incontournable structure et dimensionnalité de l'architecture de l'ère coloniale et la trame d'infrastructure qui en a résulté.

Le défi est de développer une vision unificatrice basée sur des principes de résilience qui prennent en compte toutes ces facettes, mais qui proposent également une affectation réaliste des ressources disponibles. Pour cela, il faut chercher des solutions originales, spécifiques au contexte algérien, qui s'appuient sur les meilleures pratiques de gestion du patrimoine et d'interventions technologiques, et reflètent la singularité du terrain, les contraintes financières et la richesse des ressources et connaissances locales. Cela veut dire tendre la main à l'expertise des autres, mais reconnaître que cela doit être un partenariat, un échange d'expertise et d'idées qui s'enrichissent mutuellement. Et cela veut dire qu'il faut un engagement de part et d'autre à écouter, entendre, apprendre et développer de concert.

Nous avons, en Algérie, une tradition architecturale qui est intuitivement écologique et durable. Nous avons des expertises forgées par des années de travail de terrain. Mais il est difficile de donner la priorité au travail de fond d'une véritable politique de résilience du patrimoine lorsque le quotidien nécessite de gérer en parallèle une explosion démographique, des métropoles qui dévorent les terrains agricoles limitrophes, et le risque d'aléas majeurs qui menacent la population dans un bâti souvent surpeuplé et en état de souffrance.

Malgré tout, c'est un débat fonda- mental qu'il faut se donner le temps d'explorer, en réunissant autour de la table toutes les parties concernées, que ce soit les autorités gouverne- mentales, les partenaires techniques ou les membres de la société civile. C'est un défi, certes, mais c'est un premier pas essentiel. Il n'y aura pas consensus sur tout, et il y a des décisions difficiles qui nous attendent, mais ce sont des décisions qui ne peuvent s'imposer de haut en bas. On pourra toujours identifier les manques : manque d'argent, manque de ressources, manque d'expertise, manque de volonté. Et tout cela est vrai, mais il y a aussi de la passion, de l'engagement, de la ténacité et une volonté de perdurer. Avoir un débat qui place l'importance du patrimoine au sens le plus élargi au centre de la conversation n'est pas une idée simpliste et réductrice.

Il faut faire face sans équivoque à la complexité des enjeux, prendre des décisions difficiles, faire des choix parfois impopulaires et reconnaître qu'il n'y a pas une seule, mais plusieurs méthodologies pour achever un large spectre de résultats. Nous n'avons pas besoin d'un plan de plus — bien qu'ils aient leur place — nous avons besoin d'une trame directrice qui établisse un échafaudage d'initiatives consécutives vers une vision concertée.

Le cas de La Casbah d'Alger a toujours taraudé l'esprit de tous les responsables qui se sont succédé aux affaires de la ville d'Alger, notamment concernant la restauration du vieux bâti. Selon votre compétence dans le domaine (fondatrice de Past Forward Architecture, une pratique visant à promouvoir des stratégies de préservation des bâtiments et des sites du patrimoine), comment peut-on agir efficacement et durablement sur la prise en charge de l'épineux et récurent problème de la dégradation effrénée de ce joyau du patrimoine architectural algérien ?

Mon parcours professionnel m'a octroyée le privilège de travailler sur de larges projets d'envergure et sur des sites modestes représentant l'histoire non moins conséquente de communautés défavorisées, ou d' architecture vernaculaire. La Casbah a I 'avantage de la reconnaissance immédiate — un joyau du patrimoine architectural algérien comme vous le notez si-bien. Mais La Casbah est aussi un espace urbain quotidien, occupé par une population croissante et changeante, une « idée » qui nous engage émotionnellement, certes, mais un tissu en souffrance, dont les occupants doivent faire un choix difficile entre le quotidien et l'entretien.

Le défi particulier est de préserver ce tissu sans perdre son âme. Certains diront que c'est une obligation morale d'importance nationale, d'autres parlent d'une responsabilisation des propriétaires, qui ne sont pas nécessairement les occupants. Viennent s'ajouter à cela les opérations de relogement et leurs vases communicants de nouveaux occupants qui s'introduisent dans l'habitat vétuste en espérant bénéficier de la prochaine vague de relogement. Au risque de me répéter, la solution durable ne pourra être que celle qui intègre toutes ces facettes. Si ce n'était qu'une question de moyens, il pourrait y avoir des opérations tiroirs qui traiteraient de manière séquentielle sur le long terme différents bâtiments/zones, puis assureraient leur pérennité en les transformant en bâtiments de revenu, que ce soit vente avec plus-value, logements locatifs de haut niveau, hospitalité, commerce, etc. Cette gentrification assurerait peut-être la longévité de La Casbah, mais au prix de son authenticité.

La solution à long terme exige que l’on aborde de front tous les aspects de la question, y compris une analyse approfondie de l’état des lieux, et des figures budgétaires réalistes qui prennent en compte une panoplie complexe d’interventions, ainsi que leur contrepartie financière. Il faut avoir une conversation philosophique sur le but des interventions, une discussion technique sur les modalités d’interventions optimales, et un débat transparent quant à la qualification des maîtres d’oeuvre et entreprises qui entreprendront les différentes phases d’interventions. Mais tous ces débats doivent avoir en toile de fonds les ultimes bénéficiaires de ces interventions, non seulement les visiteurs de cet espace unique, mais les habitants, commerçants et artisans qui en sont la trame motrice.

En tant qu’Algérienne parmi la diaspora vivant à l’étranger, selon vous, comment notre pays peut profiter de vos compétences techniques et scientifiques et quels sont les voies et moyens que l’on peut mettre en oeuvre pour profiter de cette synergie et la mettre au service du développement technologique de l’Algérie ?

Dans cette ère de globalisation, il y a de multiples opportunités de collaboration et d’échange entre partenaires outre-Méditerranée ou outre-Atlantique. Cette synergie peut prendre différentes formes, toutes aussi passionnantes.

En un premier temps, et à titre personnel, il est bien entendu que c’est un honneur singulier de participer à des études ou initiatives telles le Plan directeur de résilience urbaine de la wilaya d’Alger en cours de développement et qui vise précisément à sauvegarder notre patrimoine en cas de risque majeur, ou d’autres opportunités de consultation professionnelle en Algérie. C’est un vrai plaisir de partager une perspective forgée par une pratique sur trois continents, dans des contextes et circonstances variés, qui me permet d’aborder de manière nuancée l’équilibre délicat nécessaire pour permettre la pérennité du passé à travers une vision de l’avenir distincte et individualisée.

Il est excitant d’imaginer les opportunités qui existent pour développer une approche inclusive et consensuelle avec mes collègues sur le terrain pour offrir une expérience contemporaine de notre riche patrimoine tout en respectant son caractère et son intégrité, et en honorant la communauté qui l’occupe et le soutient.

Quant au développement technologique, je crois que des échanges non seulement au niveau universitaire mais également entre praticiens sont essentiels. J’espère continuer cette conversation dans le cadre de programmes tels que l’Université d’été de l’Algerian American Foundation for Culture, Education, Science and Technology (AAF-CEST), dont la session inaugurale s’est déroulée en juillet 2018, et la session 2019 est en cours de développement. J’ai également initié des discussions avec mes collègues d’outre-Atlantique, notamment l’Association internationale pour la préservation et ses techniques (APTI - organisme à but non-lucratif), pour discuter d’opportunités d’échanges interdisciplinaires, et potentiellement de la création d’une section locale en Algérie.

Avec des membres provenant de plus de 30 pays (conservateurs, architectes, ingénieurs, entrepreneurs, artisans, éducateurs, historiens, architectes paysagistes, étudiants, etc.), ainsi que ses publications, conférences, cours de formation et comités techniques, l’APTI est un forum d’échange pour praticiens qui bénéficierait grandement de la perspective algérienne. Ce ne sont que deux exemples parmi tant d’autres. La préservation du patrimoine n’est pas une initiative individuelle ; c’est un travail d’équipe qui requiert que nous soyons tous humbles, ouverts et assidus dans nos efforts. Il y a tant à faire, qu’il faut tous s’atteler à la tâche, sans ego, dans un esprit de partage, d’échange et de communication.

Quel est l’intérêt économique que peut générer une stratégie de préservation des bâtiments existants (patrimoine matériel) ?

La préservation du patrimoine existant a des atouts économiques indéniables, bien au-delà de l’aspect touristique qui est le plus couramment évoqué, notamment lorsque l’on parle de la Casbah. La réutilisation adaptive de bâtiments redonne vie à des structures abandonnées en intégrant de nouvelles activités, avec des composantes technologiques et une infrastructure moderne, adaptées aux exigences du XXIe siècle. Les travaux de réhabilitation encouragent la formation d’artisans qui redécouvrent des techniques qui enrichiront les projets de construction neuves, en partageant un vocabulaire architectural distinct.

Les opérations de rénovation/restauration sont intensives et requièrent une quantité élevée de main-d’oeuvre, d’où un impact conséquent sur l’économie locale. La préservation est une initiative principalement locale, basée sur des connaissances et une main-d’oeuvre locale, avec l’appui parfois de transfert de technologie et d’outillage spécialisé. Elle ne requiert pas l’importation à grande échelle de matériaux, équipement et personnel. La préservation du bâti ancien est une opportunité de se distinguer par un caractère unique, qui est un atout considérable dans cette ère de globalisation et d’homogénéisation. Les atouts du patrimoine existant vont bien au-delà de l’attractivité touristique et l’expérience culturelle. C’est une approche solidement ancrée dans une logique de responsabilité fiscale et d’optimisation du marché immobilier. Bien qu’il y ait des coûts spécifiques à absorber, il y a une plus-value intrinsèque lorsqu’on ne commence pas à partir d’une table rase.

Avant de clôturer notre entretien, avez-vous un message à transmettre aux autorités nationales, notamment celles qui gèrent le patrimoine du vieux bâti, à l’exemple des projets de préservation, de restauration et de rénovation ?

Je reconnais les efforts admirables de tous ceux qui continuent à se battre à tous les niveaux pour que le passé perdure dans son aspect le plus tangible – monuments, sites patrimoniaux et bâti vernaculaire. Avec la maturité de notre nation, viennent la reconnaissance de la diversité de ce patrimoine et la richesse de tous les épisodes qui nous ont forgés.

Soyons vigilants quant aux fragilités de ces ressources irremplaçables, ouverts à la perspective d’autrui, et respectueux des communautés qui s’y sont investies de longue date.

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