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Interview de Mme Fatma Ben Rejeb : «Je plaide pour une agriculture africaine vibrante, prospère et durable»

Interview de Mme Fatma Ben Rejeb : «Je plaide pour une agriculture africaine vibrante, prospère et durable»

Rédigé par Karali Rabah / Entretien / jeudi, 17 juin 2021 10:09

La mise en oeuvre de la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf) depuis le 1er janvier 2021 arrive à un moment opportun, tout en s'appuyant sur plusieurs politiques et stratégies continentales existantes. Compte tenu de l'importance des secteurs agricoles en Afrique et du rôle joué par les paysans et leurs organisations à travers le continent, il est nécessaire de prendre en considération certaines interventions stratégiques pour aller au-delà du statu quo dans la valorisation du potentiel des paysans africains et plus particulièrement dans le cadre de la Zlecaf.

Dans cet entretien, la directrice exécutive de l’Organisation panafricaine des agriculteurs (Pafo), Mme Fatma Ben Rejeb, déroule les grands axes de la politique de son Organisation qui vise les objectifs d’une agriculture africaine vibrante, prospère et durable qui assure la sécurité alimentaire et la souveraineté, y compris le développement socio-économique et culturel.

L’ACTUEL : L’Organisation panafricaine des agriculteurs (Pan-African Farmers’ Organizations – Pafo) est une organisation continentale ayant une base de membres composée de Réseaux paysans régionaux. Aussi, elle est le porte-voix de plus de 80 millions de paysans africains, dont l’Union maghrébine et nord-africaine des agriculteurs (UMNAGRI). Du reste, quels sont les principaux objectifs de la création de la Pafo ?

Mme Fatma Ben Rejeb : La création de la Pafo en tant que plateforme continentale unique dans le monde est, au fait, l’aboutissement d’un long processus qui a démarré au moment où les pays africains, engagés dans les politiques de désengagement liées aux programmes d’ajustement structurel, se sont ouverts à la vie associative et se sont organisés pour prendre leur destin en main.

Les paysans sont, ainsi, impliqués, à travers des cadres de concertation nationaux, dans tous les débats relatifs aux questions stratégiques et politiques et donnent leur point de vue sur tout ce qui touche au secteur agricole. Mais c’est en réponse au processus de mondialisation et à la menace qui pesait sérieusement sur les productions agricoles du continent du fait des Accords de partenariat économique que ces organisations paysannes africaines ont senti la nécessité de se regrouper au niveau sous-régional pour mieux se positionner.

Ces réseaux sous-régionaux d’organisations paysannes de l’Afrique de l’Est (EAFF), de l’Afrique centrale (Propac), de l’Afrique de l’Ouest (Roppa), de l’Afrique australe (Sacau) et de l’Afrique du Nord (Umnagri) travaillent ensemble sur des questions d’intérêt continental ayant un impact significatif sur l’agriculture africaine. C’est dans ce contexte qu’il convient de situer le regroupement des cinq réseaux régionaux qui se sont réunis à Addis-Abeba en mai 2008 pour discuter, entre autres, de la création d’une plateforme qui unirait leurs efforts et harmoniserait leurs préoccupations. Ces concertations ont débouché sur un consensus matérialisé par l’Assemblée constituante de la Panafricain farmers’ organizations (Pafo) à Lilongwe, Malawi, en octobre 2010.

Au-delà de sa mission, à savoir la représentation des intérêts des paysans africains et la promotion du développement de l’agriculture africaine, la Pafo a pour objectif de promouvoir et consolider la solidarité entre les paysans africains à travers les organisations régionales existantes ; d’assurer l’autonomisation économique et sociale des agriculteurs à travers la représentation et la défense de leurs intérêts à l’échelle continentale et internationale ; de participer au renforcement des capacités des organisations paysannes en Afrique, à travers la levée de fonds, le développement institutionnel, l’information et la communication, l’échange d’expériences et la diffusion de bonnes pratiques agricoles. Mais encore, elle tend à renforcer des partenariats et des alliances pour soutenir les secteurs agricoles et le développement rural et à promouvoir et renforcer la participation des femmes, des jeunes et des groupes minoritaires africains dans l’agriculture.

Comment la Pafo a accompagné les paysans africains par rapport à la situation exceptionnelle liée au coronavirus, notamment avec l’élaboration de la stratégie de communication ainsi que les actions menées pour les activités externes et internes de la Pafo ?

La Pafo et ses réseaux membres traitent avec assiduité les différents défis et impacts générés par la situation exceptionnelle liée au coronavirus pour les secteurs agricoles, ainsi que pour les familles paysannes sur le continent africain. D’ailleurs, dès le début de la pandémie, la Pafo a publié un communiqué pour rappeler qu’en dépit de la gravité de la situation, nos paysans, les soldats « verts » de nos Nations, sont en première ligne pour éviter les pénuries alimentaires et assurer la sécurité alimentaire en ce temps de crise. Cependant, il faut rappeler que la Pafo en tant que plateforme continentale se focalise sur les questions de plaidoyer afin justement de porter haut et fort la voix des millions de paysans africains qu’elle représente.

Aussi, et afin d’évaluer l’impact de la Covid-19 sur les paysans en Afrique, assurer un meilleur suivi et élaborer des recommandations appropriées à la situation, la Pafo a consolidé les études menées par ses réseaux membres dans chacune des régions africaines. « L’impact de la Covid-19 sur les paysans africains et les réponses proposées » (https://bit.ly/3cgvhdX) englobe des recommandations à l’intention des gouvernements, des institutions africaines et des partenaires techniques et financiers afin d’améliorer les conditions de vie et de travail des paysans africains.

La Pafo soutient ses membres dans leur plaidoyer pour la mise en oeuvre de Fonds de relance spécifiques à l’agriculture pour faire face à l'impact de la Covid-19. Avec les restrictions des mouvements et la fermeture des frontières en pleines saisons de plantation, de récolte ou de préparation des terres agricoles, les paysans ont besoin d'un soutien financier pour soutenir leur trésorerie. Aussi, le renforcement des systèmes de soutien des organisations paysannes à leurs membres est impératif afin de seconder le soutien des gouvernements aux paysans africains.

Par ailleurs, la Pafo a aussi oeuvré en faveur de la promotion de l'innovation et la numérisation dans l’agriculture étant donné que la nécessité de promouvoir l'utilisation des outils numériques dans l'agriculture n'a jamais été aussi urgente ou opportune que pendant la crise de la Covid-19.

Vous avez récemment déclaré à un confrère que l’agriculture africaine est prête depuis longtemps pour la zone de libre-échange continentale ; quelles sont vos recommandations concernant la Zlecaf et quel est le rôle que doivent jouer les agriculteurs dans cette zone de libre-échange ?

La Zlecaf arrive à un moment opportun, tout en s'appuyant sur plusieurs politiques et stratégies continentales existantes. Compte tenu de l'importance des secteurs agricoles en Afrique et du rôle joué par les paysans et leurs organisations à travers le continent, il est nécessaire de prendre en considération certaines interventions stratégiques pour aller au-delà du statu quo dans la valorisation du potentiel des paysans africains et plus particulièrement dans le cadre de la Zlecaf.

D’ailleurs, l’étude de la Pafo intitulée « Positionnement des organisations paysannes africaines dans le contexte de la Zlecaf » (https://bit.ly/3rYPue9), propose des interventions pour une participation effective des paysans et pour bénéficier des opportunités offertes par la Zlecaf. Les paysans en tant que l’un des premiers maillons des chaînes de valeur sont capables de subvenir aux besoins alimentaires du continent. Certaines organisations paysannes travaillent maintenant sur des stratégies de soutien de chaînes de valeur régionales.

La Pafo également collabore avec ses membres et ses partenaires pour renforcer des chaînes de valeurs continentales. Il n’en demeure pas moins que l’amélioration des infrastructures devra être prioritaire auprès des gouvernements et des acteurs du secteur privé. Il en est de même pour la valorisation et la transformation des produits agricoles locaux en termes de recherche, d’industrialisation, de packaging, de marketing, etc. L’Afrique demeure également un continent insécure pour le commerce transfrontalier d’un point de vue politique, sécuritaire mais aussi en termes de transactions financières à cause de réglementations obsolètes ou inadéquates, de la corruption, de la bureaucratie, etc. L’agriculture et les paysans africains sont prêts pour la Zlecaf, mais qu’en est-il des autres acteurs des chaînes de valeur et des décideurs politiques ?

La 4e Session des « séries Innovations », organisée par l’Organisation panafricaine des paysans et le COLEACP, s’est tenue le 20 mai 2021. Cette session virtuelle s’est focalisée sur les « systèmes alimentaires durables : le rôle clé des PME et des entreprises » ; quels sont les résultats de ces travaux ?

La Pafo et le COLEACP ont lancé, en 2020, une série de sessions sur les innovations et les succès des organisations paysannes et des micro-petites et moyennes entreprises africaines (https://bit.ly/3cgPksN). Ces sessions de deux heures organisées tous les deux mois permettent de partager les meilleures pratiques des entrepreneurs et des paysans, en mettant l’accent sur les innovations en matière de méthodes de production, de développement des marchés, de solutions numériques, de technologies et d’économie circulaire.

Elles présentent également des points de vue sur la politique de soutien, la recherche, le financement et l’environnement d’investissement. Elles visent, entre autres, à faire connaître et utiliser davantage les innovations existantes, sous l’impulsion des organisations paysannes et des PME dans l’ensemble des chaînes de valeur ; à échanger les meilleures pratiques et les réussites entre les régions du continent et avec l’UE et de fournir des services de soutien adaptés (formation, assistance technique, services de vulgarisation, accès au financement et études de cas documentées).

Il faut dire que depuis le lancement en novembre 2020, l’intérêt porté à cet événement ne cesse de s’accroître et d’attirer de plus en plus d’inscription et de participation. Après trois sessions consacrées respectivement à « L’augmentation des opportunités de marché grâce à des produits à valeur ajoutée et de marque » ; « Cultiver localement : A la conquête des marchés locaux » et « La Zlecaf : opportunités pour les PME et les entreprises du secteur agroalimentaire », la quatrième session s’est focalisée sur « Les systèmes alimentaires durables : le rôle clé des PME et des entreprises ».

Une session qui a présenté des expériences étroitement liées au système alimentaire, notamment comment les micro-petites et moyennes entreprises (MPME) et les organisations paysannes africaines peuvent-elles faire la transition vers des pratiques durables et de quel soutien ont-elles besoin en fonction des obstacles auxquels elles sont confrontées. Quelles incitations peuvent être fournies aux petits exploitants et aux MPME pour qu’elles adoptent des pratiques durables ?...

D’autres questions ont été également soulevées telles que les principaux investissements et incitations des secteurs public et privé à même d’accélérer la transition vers des pratiques durables ainsi que comment concilier les investissements des MPME et des agriculteurs dans des systèmes alimentaires durables avec l’impératif de rentabilité économique et d’accès à de nouveaux marchés.

Le Conseil d’administration de la Pafo, tenu les 8 et 9 avril 2021 à Kigali, a validé le Plan stratégique (2021-2025) ; peut-on connaître les grands axes de cette feuille de route ?

La Stratégie quinquennale de la Pafo 2021-2025, qui a été élaborée d’une manière inclusive et participative, confirme le fondement du travail des organisations paysannes africaines afin de « promouvoir l’agriculture en tant qu'entreprise et pilier du développement économique, social et culturel en Afrique ».

Les paysans, aussi petits soient-ils, demeurent des entrepreneurs puisqu’ils sont les premiers investisseurs dans l’agriculture. Leurs investissements proviennent de leurs fonds propres, ils assurent leurs propres remboursements et leurs propres assurances.

De ce fait, la stratégie de la Pafo 2025 se base sur quatre grands piliers avec trois composantes transversales. Le Pilier I renferme le renforcement des capacités de la Pafo. Les piliers II et III mettent l'accent sur le renforcement des paysans en tant qu'entrepreneurs et à travers la gestion des connaissances. Le pilier IV se concentre sur l'influence des lois, politiques, programmes, mécanismes financiers... au profit de l'agriculture en tant qu'entreprise en Afrique. Ces quatre piliers devront être exécutés tout en tenant compte intégralement des trois composantes transversales des femmes et des jeunes agriculteurs, du changement climatique et de l’innovation.

La stratégie a été développée dans une vision de petites exploitations agricoles prospères, dynamiques et résilientes, qui contribuent au développement économique, social et culturel de l’Afrique et qui assurent la sécurité et la souveraineté alimentaire du continent.

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